Petite fleur noyée

Par Jade Sercomanens

On ne peut pas lui faire ça. Non. Ce n’est pas juste. Dire qu’il pensait que 1889 serait une bonne année…

Il enfonce ses mains dans ses poches.

Il se remémore les mots d’Esmée… Ou plutôt les mots des salopards de l’administration lus par Esmée. Comment est-ce qu’on peut bien lui faire ça ? Charlotte, c’est sa fille, sa chair à lui et à personne d’autre. Il n’a pas eu le choix. Il a dû l’éloigner après la mort de sa mère… Il ne pouvait plus s’occuper des deux gosses tout seul. Et puis Jean lui avait parlé de cette possibilité. Jean, ce n’était pas un bon gars, Ernest aurait dû s’en méfier… Un gars qui pousse trop sur la picole, ce n’est pas un bon conseiller. Ernest le sait bien, maintenant, mais il y a sept ans, quand ses mômes le regardaient avec leurs yeux encore humides de la perte de leur mère et que leurs ventres venaient lui rappeler, de leurs gargouillements, qu’il fallait qu’il les nourrisse… Il ne savait plus quoi faire. Il avait bien dû prendre une décision, aussi douloureuse fut-elle. Comment s’occuper de deux gosses quand on travaille à s’en briser le dos ? Il a entendu que la môme de Jean, elle a fini par vendre sa chair dans la rue… Mauvais conseiller, oui. Pourquoi avait-il fallu qu’il l’écoute ?!

Il y a quelques temps, quand on lui a appris la mort de Marie, ça lui a fait tout drôle. Elle est morte à quatorze ans et ça en faisait plus de cinq qu’il ne l’avait pas vue. Il a voulu la sauver et ces salopards l’ont tuée ! Une maladie… Je t’en foutrais des maladies ! Il n’ose pas imaginer dans quelles conditions elles travaillent, ces gosses. Marie, c’était la petite la plus forte qu’il avait jamais vue. Au début, il avait cru qu’on allait lui annoncer une mauvaise nouvelle à propos de Charlotte…Pour ça, l’Assistance publique a écrit tout de suite… Mais pour en annoncer une bonne, de nouvelle… On peut toujours attendre ! L’engagement est pris, il faut aller jusqu’au bout, c’est ce qu’il s’était dit quand il n’avait pas reçu de réponse à sa première demande… Quand les filles étaient toutes les deux en vie. Et puis, il a mis cette raison de côté quand on lui a dit que la maladie avait pris Marie. Dans leurs lettres, les filles se plaignaient parfois du froid… Et il les rassurait, comme il pouvait, Esmée mettait de jolis mots. Il fallait bien ne pas montrer qu’il regrettait sa décision, les inciter à la patience…

Il touche le papier dans sa poche.

Elles ont été placées à Bois-Colombes, dans une manufacture, pour apprendre l’état de fleuriste. Quel métier… Fabriquer des fleurs artificielles… Des fausses fleurs, c’est comme un faux cadeau. Tout pue la fausseté, en somme, même le nom des patrons. Ils sont bien contents, eux, ils ne payent pas tant pour leurs petites ouvrières. Les époux Désiré… comme si on désirait vraiment envoyer ses mômes là-bas ! Ça avait l’air d’être la meilleure solution, mais ce travail-là, pour des petites gosses, c’est pire que son travail de manœuvre à lui. Ce n’est pas ce qu’il avait prévu quand il les avait emmenées à l’Assistance publique. Il ne sait pas ce qu’il avait prévu, il n’avait rien prévu en fait, juste pensé les protéger en les éloignant de sa misère. Une bien belle idée… Dans les mots de Charlotte, qu’il entend à travers la bouche d’Esmée, il sent son désespoir. Y a-t-il des choses qu’elle n’ose pas lui écrire ? La bat-on, parfois ? Son sang bout dans ses veines à cette idée. Dire qu’il avait pensé que l’admission des filles à l’Assistance publique était une chance. Il n’aurait jamais dû placer les filles aux moralement abandonnés, il pensait qu’il pourrait les retirer quand bon lui semblerait. Quelle erreur. Il regrette tant cette décision.

Charlotte… Son aînée… C’est elle qui a toujours eu une santé plus délicate… la première à ne pas mourir déjà dans le ventre ou à la naissance… Lui, il préférait le nom de Marie, parce que c’est elle qu’il avait priée pour que l’enfant reste accroché dans le ventre. Finalement, la Marie, elle, aura vécu moins longtemps que sa sœur. Est-ce qu’elles auraient eu un destin différent si leurs prénoms avaient été inversés ? Peu importe. Il faut qu’il fasse revenir Charlotte maintenant. Dans son souvenir, c’est une jolie fille aux cheveux blonds et aux yeux verts. Elle a le rire de ceux qui ne connaissent pas la noirceur de l’existence ; elle a le sourire des anges qui ignorent la dureté de ce monde ; elle a le regard de ceux qui n’ont pas encore vu la brutalité des hommes… Mais au fond de lui, il sait que ce ne sont pas là des images de sa mémoire. Non. Ce sont plutôt des souhaits, des envies de ce qu’il aurait voulu pour ses filles. Bien sûr, bougre d’âne ! Bien sûr que leurs yeux innocents avaient été témoins de toute cette froideur dès leur plus tendre âge ! La Charlotte rêvée n’existe plus et n’a peut-être même jamais existé, ce n’est pas elle qu’il va retrouver… Il a pu lui rendre visite deux fois, il n’arrive pas à y aller plus et, de toute façon, on ne le lui permettrait peut-être pas… Deux fois en sept ans ! La dernière fois, c’était il y a deux ans… et la Charlotte de seize ans était différente, bien sûr, elle n’était déjà plus la Charlotte du rêve, puisque ses cheveux ont bruni… C’est petit, comme changement, mais ça vous transforme un regard. Et les yeux de Charlotte, même s’ils paraissent plus clairs, ont des images sombres ancrées en eux. La mort, la faim, le froid… cette saleté de vie qui n’est pas bien gentille pour tout le monde.

Il serre la lettre.

Comment peut-on lui dire qu’elle ne serait pas bien avec lui ? Lui, son père ! Et avec Esmée, sa tante ! Son sang ! Esmée bute un peu sur les mots quand elle lit à haute voix, mais quand elle a lu la lettre, les tressaillements dans sa voix, ce n’était pas seulement pour ça… L’enquêteur de l’Assistance publique a osé dire que le café d’Esmée lui a paru suspect ! Suspect ! Quelle bande de salauds. Comme si le café était un repaire de putains et que Charlotte ne pourrait qu’en devenir une elle aussi ! Ils ne l’avaient pas formulé comme ça, évidemment, mais c’était ce qu’on pensait derrière les lignes, pour sûr ! Ils ont dit que le café ne rapporte pas assez d’argent aussi, quels imbéciles ! Esmée, c’est l’intelligente de la famille. Son premier mari était instituteur, alors il lui a permis d’apprendre des choses… Remettre en cause la moralité d’Esmée, c’est une honte. C’est vrai que depuis quelques années, la vie est dure à Paris. Ne travaille pas qui veut. Mais lui, il se débrouille. Il travaille bien et ça se sait…

Il froisse la feuille nerveusement.

Lui, il n’est pas instruit comme sa sœur, il ne comprend pas complètement le système… Il aimerait que cette lettre n’ait jamais existé, il aimerait toujours être dans l’état de ce matin. Un état d’incertitude et d’espoir. Ils vont devoir attendre encore… jusqu’à sa majorité, trois ans. Pour elle, pour lui, ces trois ans sont une éternité.

Ses pas l’ont mené au bord de la Seine.

Il n’a pas porté attention à sa route. De rage et de détresse, peut-être, il se jetterait volontiers dans l’eau, là, tout de suite. Il se sent prêt à le faire… Il se ravise en songeant au résultat d’une mort volontaire dans l’eau froide et indifférente. L’administration aurait gagné. Il lui aurait prouvé qu’il n’est pas capable, pas capable de porter le poids du ciel sur ses épaules pour sa fille. Il en est capable ! Oui, maintenant, il en est capable ! Il le crie de toutes ses forces. Tant pis si on le regarde, tant pis si on le prend pour un fou. Charlotte, c’est tout ce qui compte. Pour elle, il vivra. Pour elle, il ne se laissera pas couler au fond de l’abîme. Et elle reviendra de toute façon, au bout du compte, quand elle sera majeure, ils la libèreront. Attendre… L’horizon commence à s’obscurcir, le soir fait son entrée sans brusquerie. Pourquoi est-ce que le soir est toujours si tranquille ? Il sent une larme couler sur sa joue. Non. Ne pas se laisser abattre. Il n’a pas renoncé à l’eau pour qu’elle vienne à lui. Il essuie la larme et fait demi-tour. Il faut qu’Esmée écrive à nouveau à l’administration. Ils ne vont pas se laisser faire.

Ernest marche d’un pas décidé, à présent. Il sait où il va.

Il sait ce qu’il va faire, il se battra, il n’attendra pas sans rien faire. Il cogne à la porte d’Esmée. C’est Matthieu qui vient ouvrir, un de ses fils, celui qu’elle a eu de son deuxième mariage. L’instituteur était un brave gars, mais le second à entrer dans la famille, c’était une autre histoire ! Ernest n’aime pas beaucoup ce neveu-là, il file un peu mal. Faut dire que son père était pas un tendre, c’était un soûlard violent qui avait eu la bonne idée de casser sa pipe avant qu’Ernest ne finisse par faire une bêtise et le liquider lui-même. Un père guillotiné, ça n’aurait pas été bien pour les filles… Au moins, le soulard a laissé le café à Esmée, c’est bien ! Et il tenait de sa famille trois appartements dans l’immeuble, ce qui fait que sa veuve a un petit pécule non négligeable. Ce deuxième mariage aura au moins laissé d’autres traces que les coups. Esmée loue à Ernest l’un des appartements, le plus petit, mais il n’a pas besoin de plus… Quelle idiotie de venir dire que Charlotte ne serait pas bien avec eux ! Ils ont vraiment, à toute la famille, une bonne situation, ça n’a aucun sens. Lui, Ernest, ne s’est jamais remarié. Évidemment, il a connu des femmes, ce n’est pas lui qu’on pourrait qualifier de saint… C’est un homme tout de même. Mais son cœur, son âme… Son serment devant le bon Dieu, c’est qu’à une seule femme qu’il l’a fait et il n’a pas l’intention de gâcher leurs retrouvailles de l’autre côté, quand il la rejoindra dans la mort. Matthieu a un petit reniflement méprisant. Il est né la même année que la Marie… Ernest sait que le gamin estime que sa mère est trop bonne avec lui… Quel petit égoïste, il ne sait pas par où Ernest est passé pour sa famille, il s’est saigné à la mort de l’instituteur pour aider sa sœur ! Et quand sa femme à lui est morte, dix ans plus tard, il pouvait bien se débrouiller tout seul… Le soûlard n’a rien voulu entendre. Matthieu a vraiment tout pris de son père. Ernest culpabilise un peu quand il se dit que ça aurait été une moins grande perte que lui meure à la place de sa cousine. Un petit séjour à l’Assistance publique pour le redresser d’ailleurs, ça ne lui ferait peut-être pas de mal… Il ne faudrait pas qu’Esmée entende ce qu’il pense. Ah ! Elle serait bien fâchée de savoir qu’il songe à envoyer son neveu là d’où il cherche désespérément à récupérer sa fille.

*

Ernest regarde l’eau, les bras ballants, ses grandes mains calleuses au bout, qui ne savent pas tracer de jolies courbes et ont besoin de celles d’Esmée, qui n’ont pas pu rassurer Charlotte. Elle n’a pas pu attendre, elle en avait marre de sa situation, alors elle a essayé de s’enfuir. Pourquoi ? Il n’a pas su… Il n’a pas su la réconforter. Si elle avait attendu… L’administration aurait fini par céder, ça s’est déjà vu. Il a entendu que certains ont réussi à faire revenir leur gosse à la maison… Peut-être qu’il aurait dû se remarier ? Qui sait comment les choses auraient tourné. Elle a essayé de se sauver… Ils ont cru qu’elle était partie à Paris, qu’ils l’avaient aidée et qu’elle était avec eux. Il aurait tant voulu que ce soit vrai ! Ils l’ont retrouvée un matin, flottant sur l’eau, pas loin de la fabrique. On ne sait pas comment elle s’est noyée. Il ferme les yeux, il cherche à retenir le torrent qui veut s’en échapper. Et puis, il cède, il s’approche de l’eau et se laisse tomber.

Il va retrouver ses trois anges.