Un récit réel

Par Jérôme Plattner

Finalement, nous y sommes. Nous, ce sont les quelques élus de ce petit cercle de privilégiés que nous formons. Nous, les dix auteurs qui avons été retenus pour ce programme « De l’écriture à la promotion » organisé par la bienveillante Fondation pour l’Ecrit.

En relisant les notes prises lors de notre première rencontre à Sion, je prends conscience que d’ici quelques semaines, ce cycle littéraire touchera à sa fin et qu’il n’appartiendra alors qu’à nous de rester liés et de faire vivre cette chance qui nous aura été offerte l’automne dernier. La chance de s’être rencontrés et d’avoir pu découvrir les entres du milieu littéraire romand par le biais d’une série de rendez-vous déjà bien émiettés.

La prochaine et ultime rencontre aura lieu lors du Salon du Livre de Genève et ensuite nous retournerons tous à nos vies respectives avec pour souvenirs quelques belles découvertes humaines et artistiques.

Mais plutôt que de sombrer avant l’heure dans la nostalgie de cette aventure commune, je préfère concentrer mes efforts sur la dernière tâche qui nous a été confiée et qui consiste à produire, pour votre journal « La Couleur des Jours », un texte découlant non pas de la fiction mais bel et bien de la réalité.

À en croire le cahier des charges qui nous a été remis, le texte que nous sommes censés vous rendre doit relever d’un récit réel et doit avoir pour but de séduire la direction dudit journal et de ses lecteurs, cela va de soi. Me voilà donc acculé, face à une série de conditions auxquelles je ne suis pas habitué, puisque d’ordinaire, je suis davantage un auteur de fiction qui profite de l’exercice pour s’évader dans l’imaginaire. Alors comment m’y prendre ?

Pour moi, le fait de s’adonner à l’écriture est toujours un doux mélange entre réalité et fiction qui me permet de me réfugier derrière un personnage directement inspiré par des souvenirs personnels. De cette manière, un peu lâche je l’avoue volontiers, il est alors plus aisé de traiter d’un vécu intime que je peux ensuite transférer sur des protagonistes que j’ai moi-même inventés. En agissant ainsi, je reste libre et demeure seul à savoir où s’arrête la réalité et où commence la fiction, et inversement. Un mode de fonctionnement comme un autre, après tout. Mais pour exprimer différemment ce ressenti, je voudrais vous citer une phrase de Diana Vreeland qui, quand un journaliste lui demandait si elle écrivait des faits ou de la fiction, répondait en anglais: « It’s faction ! ».

Voilà qui résume bien ma pensée, moi qui suis aujourd’hui extrêmement déstabilisé par ce devoir de respect envers la réalité, une vérité si dure à affronter par moments. Et dans le fonds, je m’interroge sur l’importance en littérature d’être réel, ou pire encore, sur la nécessité d’être vrai.

Car est-ce là l’essence de l’écriture ?

Je vous laisserais ici à vos propres conclusions et poursuivrais mon discours en m’évertuant de respecter le cadre qui nous est imparti. Certes, nous les dix écrivains, sommes encore « ensemble » aujourd’hui pour reprendre un terme à la mode, mais qu’en sera-t-il demain ?

Bien que j’espère que notre communion perdure, je me rends compte que malheureusement dans la vie on est bien souvent seul, du moins en ce qui concerne nos décisions ou nos choix. Et bien que tous soumis aux mêmes exigences du texte que nous devons vous remettre dans quelques semaines, j’ai pu constater que nous étions déjà plusieurs à nous interroger sur le thème que nous allions vous adresser et surtout de quelle manière nous allions nous y prendre pour vous délivrer un récit qui ne soit ni fiction, ni analyse.

Pour ma défense, je tiens à préciser que je suis incapable de produire de la poésie et que je ne connaissais pas du tout les autres formes littéraires que sont la docufiction ou encore le théâtre documentaire, voies auxquelles nous avions la possibilité de souscrire pour répondre à vos attentes.

J’espère donc que le présent essai réel que j’ai l’intention de vous soumettre respectera les normes édictées. En vérité, je dirais que le fait d’être tenu a de telles contraintes constitue une première pour moi et que c’est là un exercice intéressant qui ne m’avait jamais été donné de pratiquer.

À vrai dire, c’est un peu comme se rendre à un atelier d’écriture et de suivre les injonctions du maître des lieux. Au début cela peut paraître frustrant, mais au fur et à mesure des tâches que l’on vous donne à faire, on se découvre des facultés insoupçonnées, comme cela arrive parfois lors d’un exercice d’écriture automatique. En effet, en laissant aller ainsi ma plume, sans réfléchir, celle-ci se déverse d’instinct sur la feuille et délivre alors des choses étonnantes. À vrai dire, le sentiment qui me traverse en ce moment précis est telle une source d’inspiration, un torrent de lettres qui me terrasse sans crier gare. Il y a peu encore, je croyais manquer d’idées, être en reste d’inspiration, quand soudain mon cerveau s’est activé et a enclenché ce merveilleux mécanisme libérant en moi le flux des mots qui se déversent maintenant sous vos yeux.

Ce désir de parler, de dire ou de raconter hantait sans doute mon esprit depuis longtemps, et ce, sans retenue ni peur de ce qu’on pourrait en dire ou en penser. L’écriture pour exutoire. Voilà peut-être un remède à bien des maux. Se décrisper, se laisser aller sans arrière pensée avec pour seule pudeur, celle d’être soi et d’oser regarder en soi comme on pourrait s’abandonner à sa propre folie ou à sa propre sagesse, peu importe.

Alors c’est peut-être cela, un récit réel. Un texte, un cri ou un souffle qu’on laisse passer comme une urgence, celle d’être vivant et d’en redemander encore un peu avant qu’il ne soit trop tard. Avant que le « bruit et la fureur » ne se taisent et laissent le champ libre à une autre réalité, celle dont on ignore presque tout et dont la seule certitude est que nous allons à sa rencontre.

Soudain, je réalise qu’un récit réel, ce peut être aussi humer l’existence avec simplicité et retranscrire la voix qui chuchote parfois à notre esprit, cette inconnue qui murmure à qui veut bien l’écouter. Pour être tout à fait honnête, ce murmure, je dois avouer que je l’entends parfois et que je me demande d’où il peut bien venir ? Nos âmes, ne seraient-elles non pas folles, mais habitées par un je ne sais quoi qui nous tient en vie ? Et cette chose, est-ce un Dieu ou un mystère ? À cela je n’ai pas de réponse, mais je me plais à croire qu’il y a dans tout ça quelque chose qui nous dépasse et qui nous renvoie à notre humble condition de mortels. Car quelle que soit la réponse à cette énigme, qu’Il soit Démiurge, Esprit, Nature, Univers ou tout simplement Vie, cette chose me fait prendre conscience que j’ai envie de demeurer à son écoute, aussi irréel et irrationnel qu’Il puisse paraître.

En outre, au fil de ce travail, je découvre que le fait de me demander comment on accouche d’un récit réel me renvoie naturellement à mes aspirations et à ma condition d’écrivain. Une condition qui sans inspiration n’est rien. Mais si, écrire un récit réel, peut être raconter un souvenir, une anecdote ou encore une histoire vraie, j’ai le sentiment que ça peut être autre chose. Que ça peut être se sonder en se demandant ce qu’est la réalité, du moins, sa propre réalité et se laisser emporter par ce qu’on croit qu’elle est. Comme à cet instant précis où j’écris et que ma verve part dans tous les sens.

Car même si je suis en quête de réponses, je ne souhaite pas tout savoir, ni tout comprendre non plus. À vrai dire, j’ai davantage envie de continuer à goûter à cette réalité, même si parfois cette dernière peut se faire amère.

Personnellement, il me semblait intéressant d’utiliser ce prétexte pour philosopher un peu sur la notion de récit réel et de m’interroger sur l’utilisation qu’on pouvait en faire. Comme avec un essai  littéraire en somme.

Ceci étant, j’aurais pu m’astreindre à moins de libertés que je ne le fait ici. J’aurais pu simplement évoquer un évènement cocasse qui serait un jour survenu dans ma vie ou j’aurais pu prendre le temps de vous narrer un souvenir. Celui de mon dépucelage ou de la fois où l’on m’a boxé en pleine figure.

Dans les deux cas, ce travail de mémoire aurait fait allusion à des choses qui se sont réellement produites. Il en irait de même si j’avais parlé d’actualité et que je m’étais mis à discourir sur le réchauffement climatique. Mais il n’en est rien. En réalité, on y revient encore, j’ai voulu profiter de cette aubaine et saisir ce défi comme une chance de tenter quelque chose non pas d’irrationnel, mais quelque chose d’irréfléchi.

En empruntant les sentiers du récit réel, j’ai voulu laisser libre court à ma réalité du moment et me mettre à découvert pour les lecteurs. Comme un exhibitionniste qui ne craint pas d’ouvrir sa redingote, et ce, au risque de paraître ridicule, dangereux ou encore fou.

Cependant, l’esprit de cet essai n’est pas de faire peur ni de refroidir le lecteur. L’idée est davantage de convier chacun à essayer d’en faire autant et de montrer au monde, son monde, qu’il est possible d’être vrai, sans retenue, ni crainte d’être jugé. Bref, d’oser être entier.

En réalité, ce texte est une invitation à partir à la rencontre de soi, un soi peut-être encore inconnu.

Bien sûr, je ne pense pas que cela permette de répondre à toutes les questions existentielles, mais qu’à défaut d’autre chose, c’est une occasion de partir à la découverte de cet autre moi qui se cache en chacun de nous.

En définitive, je dirais que cette mise à nu n’est en rien une démonstration d’assurance, de force ou de courage, mais simplement une tentative spontanée et délibérée de me déverser en chacun de vous sans apparat. Car comme le disait Robert Sabatier, « Ecrire, c’est lire en soi pour écrire en l’autre ».

Alors non, Mesdames et Messieurs, je ne pense pas que ce soit folie que de faire ça, mais au contraire qu’il serait folie de ne pas regarder au-dedans de nous, ou au moins d’avoir essayé une fois. Comme je viens de le faire avec ce récit réel.