Dépeins mon histoire

Je suis l’histoire de mon tableau, la traduction romancée de ce que mes couleurs ont tenté partager. Sauras-tu retrouver mon nom et mon créateur ?

Friedrich 

– Le Duc de Roissy est le meilleur parti que l’on puisse espérer, et tu connais la situation des affaires, nous ne pouvons pas nous permettre de refuser. Oui ? Oui c’est vrai, moi aussi j’aurais préféré laisser la dignité du choix à notre fille, mais parfois la vie en décide autrement, et qui sommes-nous pour la contrer ? Regarde-nous, nous non plus ne nous sommes pas mariés par amour au début, nous nous connaissions à peine ! et maintenant nous voilà, ne sommes-nous pas heureux ensembles ? Pardon ? Oui, certes, c’est un homme d’un certain âge… mais il est encore charmant, tu ne peux le nier. Et tu sais, Geneviève est déjà très mûre et je ne doute pas qu’entre eux se lie une véritable affection. Oui, oui c’est exact, c’était son anniversaire le mois passé. Oh non, pas beaucoup plus que moi. Alors oui, c’est vrai, c’est un homme un peu rustique, mais il n’en est pas moins serviable ! Comment ? Violent dis-tu ? Peut-être… c’est drôle, moi j’aurais plutôt employé le terme de brusque ou de maladroit. Et tu sais, un homme peut se montrer très différent selon les personnes qu’il côtoie. Nous le connaissons de notre point de vue et ne pouvons dire comment il se comportera avec une femme. Je suis sûr que c’est un gentilhomme. Oui ? Son histoire avec Agnès ? Oh oui la pauvre petite… mais tu sais ma chérie, c’était un malentendu. Et puis, comment démêler le vrai du faux, n’est-ce pas ? Et la situation était complétement différente ! À cette époque, Agnès n’avait plus de famille depuis longtemps déjà, alors que dire de son éducation ? Mais oui, elle était charmante cette petite, mais tu sais ma chérie, il y a toujours un gouffre entre ce que l’on voit et ce qu’il se passe dans l’appartement d’un couple. Oui, oui moi aussi le Comte m’a raconté cette histoire. Mais était-elle vraiment blessée ? Des hématomes dis-tu ? Certes… après ce n’est pas sûr qu’il soit l’auteur de ces marques… Oui, oui c’est vrai. Moi je pense que l’on se fait trop de soucis pour notre Geneviève, elle saura comment s’y prendre ; ça, je n’en doute pas. De plus, elle connait très bien notre situation ; j’en ai parlé avec elle à plusieurs reprises et elle comprend la nécessité de trouver une nouvelle aide financière. Évidemment, si autre chose s’était présenté nous aurions pu nous arranger différemment mais là… nous avons besoin de cet argent, c’est un fait. Et tu sais, à notre époque, rien n’est vraiment définitif, c’est même toi qui me parlais de ton amie qui s’est dénichée un amant récemment, alors tu vois. Honnêtement, nous ne devrions pas nous plaindre, cela va nous porter malheur. Ma chérie, vois le bon côté des choses, les affaires vont reprendre, notre mode de vie avec, et, dès le mois prochain, nous pourrons retourner à l’Opéra. Ça ne te ferait pas plaisir ? Je t’offrirai un nouveau collier pour l’occasion, tes amies en seront jalouses tu verras. Oui ? Mais oui, un amant ce n’est pas comme un mari, bien sûr. Ma chérie enfin, Geneviève sera très heureuse. Et qui sait, nous la croiserons peut-être au théâtre. Pardon ? Le Duc ne sort pas beaucoup ? Pour le moment oui, mais avec une belle demoiselle à son bras comme notre fille les choses pourraient bien changer. Tu dis qu’il parait qu’il ne sort pas beaucoup car il aime boire ? Mais nous aussi nous aimons boire enfin ! Et ça ne fait pas de nous des ivrognes ou bien ? Mais oui… je m’en souviens, mais ce n’est arrivé qu’une fois. Il traversait une période difficile voilà tout. Oui, c’est vrai, il avait un peu trop bu mais depuis, moi je suis sûr qu’il va mieux. Comment ? On l’aurait vu au cabaret ? Oh tu sais, les rumeurs vont bon train sur ce cher Duc, mais ce n’est rien de plus que des rumeurs. Souvent dis-tu ? Et ivre ? Tu es trop crédule ma chérie, comme je l’ai dit, ce ne sont pas plus que des rumeurs… Allez viens, allons faire un tour.

– Oui, oui, je te rejoins à la maison. Je vais monter encore un peu, de là-bas, on a une vue imprenable sur la vallée. Espérons qu’il n’y ait pas trop de brouillard aujourd’hui…

Je suis Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, 1818.

Rothko

Je suis resté devant sa porte au moins quinze minutes, à faire des allers-retours entre le rez-de-chaussée et son étage. Je suis même ressorti pour fumer. Et puis j’y suis allé, pour elle. Tout était pour elle. – Hey, ai-je dit en entrant. – Coucou ! Tu vas bien ? a-t-elle simplement répondu, souriante comme toujours. C’était seulement la deuxième fois que j’allais chez elle. Sa chambre était affreusement propre, le reste de son appartement aussi. Sur son bureau, j’ai remarqué une petite lettre. – Tu peux la lire si tu veux, maintenant ou après.

Ce côté élémentaire et définitif de l’aventure fait le contenu du sentiment absurde. Sous l’éclairage mortel de cette destinée, l’inutilité apparait. Aucune morale, ni aucun effort ne sont justifiables devant les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition.

A. Camus.

Était-il écrit. – Alors, tu es sûre ? ai-je osé. – Et bien, c’est vrai, non ? On a décidé de préparer du café. Elle m’a emmené dans sa cuisine et a ouvert la fenêtre malgré l’hiver. Elle s’est allumé une cigarette, et moi aussi, après elle. – J’ai froid, ai-je dit. – Moi aussi. Méticuleusement, elle a rempli sa vieille cafetière italienne d’eau, de café, l’a vissé en grimaçant, et puis l’a posé sur une plaque, qu’elle a enflammée avec sa cigarette. Ensuite, elle a quitté la pièce en direction de la salle de bain. -Viens voir ! Je l’ai suivie. – Regarde ; j’ai mis des bougies et je compte mettre du savon pour faire de la mousse aussi, je me suis dit que ce serait plus agréable pour toi. – Merci. De l’eau chaude bataillait contre l’émail de la baignoire. Comment pouvait-elle penser à ça ? C’était touchant, et pourtant. Nous sommes retournés à la cuisine, elle a servi le café avec un peu d’impatience. Elle a écrasé sa cigarette et m’a déclaré : merci, merci beaucoup d’être venu. Mon téléphone est sur la table, il n’y pas de code donc tu pourras l’utiliser avant de partir. Mes colocataires ne rentreront pas avant lundi alors ça devrait aller. Et puis, pars quand tu veux. Ok ? Elle a embarqué sa tasse qu’elle a posée sur un des angles de la baignoire. À nouveau, je l’ai suivi. Discrètement cette fois-ci ; j’ai compris que c’était le moment. Elle a retiré sa chemise, bouton par bouton, et l’a posée, pliée, sur le plat de sa machine à laver. Je l’avais déjà vu nue. Mais cette fois, elle était particulièrement belle. Ensuite, elle a fait glisser sa jupe jusqu’à ses chevilles, lui laissant, seins nus, ses seuls collants grimpant à sa taille. Le café fumait aux côtés de sa peau porcelaine, désormais absolument vierge. Finalement, elle a détaché ses cheveux qui sont tombés en cascade sur ses épaules, et elle est entrée dans son bain. Elle a dit : tu veux bien m’apporter une clope ? Et je me suis exécuté. En m’approchant d’elle, j’ai remarqué une lame de rasoir aiguisée et prête à l’emploi. Pendant une seconde, j’ai voulu la lui prendre, partir en courant, partir avec elle, la sauver. Mais non, c’était son choix, je ne pourrais jamais l’empêcher de le faire. En plus de ça, elle avait déjà essayé d’aller mieux, elle avait parlé à des psychologues, mais ça aussi, c’était un combat de plus, et puis elle restait convaincue que c’était la seule réponse censée face au monde. Après avoir allumé sa cigarette, elle m’a regardé, comme au début, avec ses yeux si pétillants – qu’il est impossible d’imaginer si on ne les a croisés -, et puis elle a juste dit : merci. Elle m’a embrassé. Elle avait l’air si heureuse. Il me fallait accepter son choix, sa manière de voir le monde. Si elle voulait mourir, c’était sa décision, et ça ne servait à rien de vouloir lui faire changer d’avis. Moi je veux son bonheur, si cela signifie la voir partir, et bien, je ne vais pas être égoïste. Je me suis assis vers elle. Elle a pris une grosse bouffée de sa cigarette, elle a levé les yeux et sa main pour attraper la lame qui l’attendait. Lentement, elle a posé son poignet gauche sur le bord de la baignoire, elle a serré le poing, attentive à ses veines les plus saillantes et elle a tracé deux fentes, profondes, de son poignet au milieu de son avant-bras. Simplement. Le sang coulait abondamment sur sa peau, ses doigts. Elle a replacé la lame ensanglantée, s’est affaissée, largement immergée dans l’eau chaude, et a recommencé à fumer, les paupières faibles. Son sang roulait désormais sur le carrelage clair de sa salle de bain.

Je suis Orange, rouge, orange de Mark Rothko, 1957.