À demain, ma sombre amie ?

Par Manuela Ackermann-Repond

Un matin studieux et frileux à ma table de travail. Je lève la tête de mon ouvrage, soudain distraite. C’est un bruit léger, qui passerait presque inaperçu dans les conditions météo du jour, partiellement couvert avec des rafales intermittentes. Mais contrairement au vent, ce son-là est répétitif et obéit à un rythme quelque peu décousu. Il s’apparente à une machine à coudre qui aurait des ratés tous les quinze à vingt points, ou au cliquetis d’un cordage sur un mât. Cette musique de percussion se marie à merveille à mes moments de création, tout comme le doux clapotis de la pluie sur la céramique des tuiles. L’inspiration gonfle et s’élance, faisant courir ma plume sur la page ou mes doigts sur les touches.

Cette mélodie familière revient souvent, autour de la fenêtre à tabatière ou sur la bordure de la gouttière.

Je lève la tête et aperçois l’ombre qui cause ce son. Sourire : c’est toi, une compagnie ponctuelle que j’accueille avec plaisir. Une robe de jais aux reflets bleutés métalliques, deux charbons ardents à la rondeur parfaite en guise d’yeux, une allure empreinte de majesté, parfois inquiétante. Je ne peux m’empêcher de songer à Edgar Poe et m’attends presque, au moment où ta bille d’onyx se tourne vers moi, à t’entendre me crailler « Nevermore » !

Ta présence me fascine depuis longtemps, et avec ton groupe de congénères, tu me sers de réveil matin dès le printemps, lorsque tu niches dans les grands conifères tout proches et que tu salues le retour du jour dès l’aurore. J’apprécie ton vol quasi silencieux, au moment où tu rentres le soir au dortoir, parmi une nuée de tes semblables. Tandis que ton ramage emplit l’espace alors que, une fois installé en compagnie de ton imposante famille au sommet des arbres, tu fais connaître alentour l’étendue de tes vocalises.

Toi qui m’observes à la dérobée, es-tu toujours le même ? Il ? Ou peut-être elle ? Finalement, sous la dénomination générique de corbeau se cachent diverses espèces de la famille des corvidés. Ma chère amie la corneille noire, tu partages les caractéristiques de tes cousins le grand corbeau, le corbeau freux et la corneille mantelée, de même que le chocard, le choucas, la pie et le geai. Et j’ai eu envie d’en connaître un peu plus sur toi et tes proches parents, ma voisine curieuse. Après observation scrupuleuse, j’ai pu définir que tu sillonnes la campagne environnante avec le corbeau freux, oiseau protégé reconnaissable à son bec déplumé et gris clair.

Protégée, toi tu ne l’es guère, chère corneille. Tu es pourchassée et accusée de tous les maux un peu partout, ton goût pour les cultures et ta voracité naguère sur les champs de bataille t’ayant cataloguée au rang peu enviable d’animal démoniaque.

J’ai donc appris, que, de même que l’être humain, ta famille s’est étendue sur presque toute la surface du globe et que vous partagez avec nous d’autres points communs. L’oiseau du genre corvidae se montre sociable, vit en famille au sein d’un groupe, choisit un partenaire exclusif et aime converser avec ses semblables. Il paraît même que tu es susceptible de développer un phrasé et un accent différent selon le lieu d’où tu viens et que, vivant en bordure d’un territoire, tu peux choisir l’un ou l’autre dialecte : tu es donc un oiseau potentiellement bilingue. Afin de protéger ton clan, tu maîtrises plusieurs dizaines de cris d’avertissement différents, selon la nature de la menace décelée. Fort amène tu t’enquiers, sitôt en déplacement, de la présence de congénères. Ton croassement répétitif évoque, avec un soupçon d’imagination, le T’es où ? Tu viens ? de notre génération connectée.

Tandis qu’avec un autre de tes cris, plus long et guttural, tu sembles décliner ton identité à la cantonade alors que tu as déniché un perchoir à ton goût. Tes jeunes vivent en bandes bruyantes et ne se rangent qu’après avoir élu un conjoint pour la vie.

Parfois il me semble que tu t’adresses à nous autres humains et tu me donnes l’impression de connaître et comprendre nos intentions. Apparemment, tu démontres une aptitude cognitive supérieure, au niveau des primates et des dauphins.

Est-ce vrai que, grâce à ta vigilance de tous les instants, tu es capable de déceler la bienveillance et la malveillance à ton égard, et ainsi avertir ton clan de l’attitude à prendre avec les gens, jusqu’à mener une attaque en règle contre ceux qui t’auraient malmenée, toi ou l’un de tes semblables ?

Taquine, tu me fixes toujours de ton œil brillant. Je t’ai vue jouer, faire des pirouettes dans le vent, tirer les plumes d’autres espèces juste pour les chicaner et il paraît que tu apprécies de voir le monde à l’envers, suspendue la tête en bas.

Vous les oiseaux de la famille Corvidae êtes vifs, habiles et intelligents, nettoyeurs de carcasses mais aussi parfois éboueurs. Circulent sur la Toile de nombreuses vidéos de l’un ou l’autre de tes congénères surpris à ramasser des déchets abandonnés sur la voie publique pour les déposer dans des poubelles. Vous voilà l’âme plus civique que de nombreux humains !

Je t’ai observée lorsque tu disputais une proie à des oiseaux bien plus gros que toi, des milans ou des buses, tu fonçais sur eux, reproduisais un ballet aérien impressionnant, ne répugnant pas à voler sur le dos, pour fuir avec la nourriture arrachée à même les serres de ton adversaire.

La fascination que je te porte émane de ta symbolique, j’imagine. Souvent, en raison de ton plumage sombre et de ton régime de charognard, tu es associée au malheur, aux ténèbres, à la mort. On te représente dans l’imagerie populaire en alliée des sorciers, jeteuse de sort et porteuse de mauvaises nouvelles. Tout un univers gothique, mystérieux et fort attirant ! Environnée d’un brouillard dense dont seule ta silhouette sombre émerge, le tableau est parfaitement romanesque.

Ton cousin le grand corbeau a parfois bénéficié d’une meilleure presse, présent à plusieurs reprises dans la Bible. Par exemple, c’est à lui que Noé a confié la tâche de repérer si la terre réapparaissait après le grand Déluge, et il a partagé la vie de plusieurs Saints, nourri des ermites dans le désert. J’ai été surprise de découvrir ces aspects, je ne vous soupçonnais pas d’aussi saintes relations.

À t’observer depuis un certain nombre d’années, je te trouve éminemment sympathique, j’ai eu l’illusion à quelques reprises que tu t’adressais vraiment à moi, pour me conter, comment, dans la lointaine Asie, tu es révérée avec tes congénères les corvidés car tu y symbolises l’amour familial, la vertu et la gratitude. Ceci probablement dû aux soins que tu octroies à tes parents vieillissants. Tu me dirais aussi qu’en Chine tu es associée au cycle solaire et à l’Empereur en personne, le fils du Ciel. Je ne m’étonne pas que tu sois considérée comme un guide ou un messager dans diverses mythologies à travers le monde, en Afrique surtout. Les Celtes pensaient que tu apportais la connaissance ; une expression irlandaise postule que posséder la sagesse du corbeau est synonyme de détenir la connaissance suprême.

Lasse de mes radotages stériles, tu lances vers les cumulus éparpillés un âpre appel puis tu choisis de t’envoler, tu déploies tes ailes charbonneuses et d’un battement régulier, tu rejoins une clôture en bois. Dans le soleil timide, tu scintilles, passant du noir profond au bleu métallique puis à l’argent éblouissant.

Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois, fait dire La Fontaine à son renard pour duper un corbeau. Les reflets métallisés et irisés de ton plumage te confèrent un port royal, il est vrai. Tu es d’une élégance rare.

Au cœur de nombreuses légendes, la noirceur de tes attributs s’expliquerait par une faute ou une distraction de ta part, auparavant, tu aurais été soit immaculée, soit multicolore. Les Indiens d’Amérique précisent que ces reflets changeants en sont les vestiges.

Parmi les légendes gaéliques, ton cousin le grand corbeau est apparenté au dieu Bran, lequel aurait fini la tête tranchée. Son chef serait alors enterré sous la Tour de Londres, laquelle héberge au moins 6 corbeaux à demeure depuis le 17ème siècle, sous le règne de Charles II. Un homme des Yeoman Warders s’occupe d’eux et leur rogne les ailes pour éviter qu’ils ne s’en aillent. Sans quoi, selon la légende, le royaume d’Angleterre s’effondrerait. Je me demande ce que ces précieux volatiles pensent du Brexit ?

Dans l’Antiquité, parce que ton cousin corbeau a annoncé une mauvaise nouvelle à Apollon, le dieu a expédié son compagnon ailé dans le ciel nocturne, où il figure toujours au Sud-Est de la Vierge, dans la constellation qui porte le nom de Constellation du Corbeau.

Je ne suis pas la seule à être inspirée par toi, de toute évidence. Tu intrigues, fascines ou révulses. Beaucoup d’artistes ont convoqué ta famille dans leurs œuvres, t’incarnant dans une ambiance mélancolique quand ce n’est pas carrément sombre ou sinistre. Édouard Manet t’a croqué en de superbes gravures pour le poème The Raven d’Edgar Poe, dans lequel le grand oiseau entre dans la chambre du poète et lui répète « Nevermore, plus jamais » à plusieurs reprises, en réponse aux questionnements de l’homme.

Pour Rimbaud, dans son poème Les corbeaux, bien qu’adjoints de l’adjectif délicieux, tes semblables sont décrits comme funèbres et sont opposés à la fauvette de mai ; tandis que Villon teinte le corvidé d’une nature féroce de piqueteur de cadavres. Shakespeare, lui, convoque fréquemment l’oiseau noir dans ses répliques.

Au cinéma, tu terrorises le spectateur sous la direction d’Alfred Hitchcock dans son film Les Oiseaux ou encore dans le film horrifique The Crow, réalisation de 1993 entachée de tragique et de mystère, l’acteur principal ayant succombé à une vraie balle lors du tournage de la dernière scène.

Quant aux peintres, ils vous brossent dans des scènes bibliques flanqués des Saints que vous aidez, sinon dans des représentations plus rurales, comme Millet et Van Gogh sur un champ dénudé et enneigé sous un ciel vespéral. Dans un autre tableau, vous surplombez les blés lumineux tout en assombrissant le ciel, allégorie de la mort.

J’ai repensé à tout ce que j’avais appris sur toi, amie au ténébreux plumage. Consciente de ton extraordinaire mémoire et de ta faculté à poursuivre de ton courroux les personnes ayant nui à toi ou aux tiens, je m’efforce de toujours te parler poliment et sans agressivité, même lorsqu’il te prend l’envie de mâchouiller le joint de ma lucarne comme s’il s’agissait d’une vulgaire chiclette. Ou que tu fais inlassablement rouler des noix sur le toit pour qu’elles s’écrasent au sol, libérant leur cœur comestible. Je veille à ne pas abandonner mes poubelles devant le garage ou à bien refermer le couvercle du compost, car une fois éventrés par les chats errants ou les renards dont l’odorat est plus subtil que le tien, ces rebuts t’intéressent au plus haut point. Je te trouve majestueuse en sentinelle juchée dans les sapins ou nonchalamment installée sur ce piquet en bordure de prairie. À t’admirer ainsi, je personnifie à merveille l’expression bayer aux corneilles, et il me prend la fantaisie d’imaginer ce qui te passe par la tête, quel est le but de ta journée, si tu ressens des émotions et tant d’autres choses.

Dis-le-moi, à quoi penses-tu, ainsi perchée ? À ton prochain repas ou au tour pendable que tu feras à cette buse, qui sautille sur le champ à peine labouré ?

Ou alors évalues-tu les conséquences de la catastrophe, lorsque nous aurons asséché notre planète ? Demain, si l’on en croit les prévisions alarmistes. Aujourd’hui déjà, si l’on prend en compte la diminution drastique des insectes, menu de choix de vous autres, les oiseaux. Tu nous préviens depuis longtemps de penser à l’avenir, nos ancêtres les Romains le pressentaient, qui apparentaient ton cri à leur mot CRAS qui signifie DEMAIN…

Et quand nous aurons épuisé toutes les ressources de la planète, c’est probablement toi qui nettoieras nos cadavres…

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