Rencontre 1 – samedi 22 septembre 2018Festival du livre suisse, Médiathèque Valais – Sion, 21 au 23 septembre 2018

Les auteur-e-s suisses

Thèmes abordés : que signifie être un auteur en Suisse ? Comment se faire éditer en Suisse, en France ? Comment gérer un premier succès ? Comment gérer sa relation avec son éditeur, ses lecteurs ? Comment surmonter la panne de l’écrivain ? Le procédé d’écriture, quels sont les trucs ? Comment gérer son image et sa présence dans les médias et les réseaux ? Quelles sont les formations qui existent en Suisse pour les auteurs ? Quelle est la fonction de l’Institut littéraire dans l’apprentissage du métier d’écrivain ?

Notre premier rendez-vous s’est déroulé il y a une semaine. Jour pour Jour. Ou presque. J’étais plutôt stressée, mais surtout surexcitée. Je fais partie du programme « De l’écriture à la promotion » ! C’est un programme annuel organisé par la Fondation pour l’Écrit qui invite 10 jeunes auteurs à se retrouver pour rencontrer des écrivains, des éditeurs, des libraires, bref, des acteurs de la chaine du livre, afin d’apprendre à promouvoir leurs textes. Plutôt séduisant n’est-ce pas ? Et bien moi, Julie Heger, je fais partie de ces 10 auteurs ! Mais peut-être que vous le saviez déjà…

Nous nous sommes donc rencontrés au Festival du Livre Suisse à Sion, où nous avons pu discuter avec des écrivains de profession qui nous ont raconté leur expérience. Bon, clairement, il y a eu plus réjouissant comme introduction. C’est qu’il faut être franc : vivre de ses livres c’est la galère ! Moi je ne m’en soucie que moyennement étant donné que j’ai décidé de percer. Mais quand même !

Quentin Mouron, Max Lobe, Céline Zufferey et même Alexis Jenni, prix Goucourt 2011, nous ont rejoints pour un tour de table. Ils ont raconté leur début, leurs inspirations. Nous avons posé des questions auxquelles ils ont souvent répondu avec des exemples personnels de leurs histoires. Je ne vous dis pas le nombre de livres que j’ai à lire maintenant !

Finalement j’ai appris à découvrir les auteurs qui allaient traverser cette expérience avec moi. J’avoue avoir été impressionnée. Ils ont presque déjà tous publié un livre, tandis que moi, je n’ai publié que des nouvelles. Même si elles sont très bien, ce n’est pas la même chose d’avoir une nouvelle dans un recueil ou d’avoir un livre, son livre, avec son nom dessus. Enfin, ce qui est sûr, c’est qu’ils auront tous énormément à m’apporter !

Jeudi 20 septembre, dans un appartement à moitié vide de La Haye, Pays-Bas.

Quand je termine le chapitre sanglant de L’Art français de la guerre dans lequel le narrateur raconte comment il a servi à ses invités une bouillie d’organes d’animaux, mon estomac de végétalien-ne hoquète. Un peu bouleversé-e, je ferme le livre et décide de me coucher. Debout devant mon lit, quelque chose à l’intérieur de moi m’empêche de me jeter dessus et me somme d’enregistrer mon vol du lendemain. J’avais essayé de le faire quelques heures auparavant, sans succès. Dans un élan de lâcher prise, j’avais décidé de remettre cette tâche au lendemain. En investiguant sur le site de la compagnie, je remarque que le vol est annulé à cause de l’annonce de violentes bourrasques. La dernière fois que j’avais eu affaire à une tempête néerlandaise, c’était le jour de la visite de cet appartement que je m’apprête déjà à quitter. Même les transports de la ville de La Haye avaient été suspendus. En catastrophe, je réserve un nouveau billet pour un vol qui n’est pas (encore) annulé et tâche de m’endormir, non sans suspense.
Le scénario catastrophe n’aura jamais lieu. Je débarque à Genève le lendemain.

Samedi 22 septembre – de Genève à Sion, train, lac et montagnes. (Re-)rencontres.

Je saute dans le train et traverse le Lavaux, les vignes, le soleil d’automne, les montagnes, fermées et grandes, vertes et grises. Des touristes s’effarent, les yeux collés non pas à la vitre, mais à l’écran de leur téléphone en mode appareil photo. J’essaie de poser un regard neuf sur ce panorama pour lequel tant d’écrivain-e-s ont égoutté leur plume. Le changement de décor est drastique : je passe des Pays-Bas rassurants où l’on perçoit l’infini à son antagoniste géographique modelé par des couches de pierres et de verdure qui barrent l’horizon.

À Sion, je pénètre dans l’Espace Culturel des Arsenaux et rencontre mes pairs. J’avais vu ces visages en photo, lu attentivement leurs autoportraits, m’efforçant de me souvenir des profils de chacun-e. Le passage de la deuxième à la troisième dimension me déroute. Les gens en chair et en os ne ressemblent pas à leur propre portrait photographique. Se matérialise alors l’une des questions qui me taraudent : quand on se montre dans la sphère publique, comment gérer l’écart entre soi et l’écrivain en soi, entre la personne et l’image qu’elle se construit, que garde-t-on de soi et que partage-t-on ?

Nous montons à l’étage pour s’enfermer dans un cube transparent, métaphore on ne peut plus adéquate du milieu littéraire : petit circuit fermé dans lequel se rassemblent des mordu-e-s de littérature, qui se reconnaissent sans se connaître ou se connaissent par évidence. La mise en scène mi-travaillée, mi-improvisée de cette première rencontre se met en branle. Nous voici, donc, les élu-e-s du programme « De l’écriture à la promotion », réuni-e-s dans un haut lieu culturel de la Suisse romande, bouillonnant-e-s de passion et d’ambition, de désir d’écrire, de hurler, de publier, de partager, peut-être même d’exister. Je prends ma place, observe et écoute avec attention les récits de chacun-e, construis dans ma tête une mind-map des personnalités et de leurs attentes. Je tâche de lire entre les lignes, de sentir les doutes qu’ils n’exprimeront pas, qui restent silencieux, en filigrane derrière le discours, identiques à ceux que tous les écrivain-e-s portent en eux/elles, qui baignent en moi.

Au fil des présentations, un champ lexical se développe. Parce que nous savons bien qu’écrire n’est pas suffisant pour devenir écrivain, nous entrons dans la deuxième phase du processus : la professionnalisation du métier, son caractère commercial et marketing. « Nous sommes des entrepreneurs », s’exclament certains d’entre nous. Après le tour de table, Nicolas Gary prend la parole et continue la métaphore filée. Le livre est un produit à vendre et la vente dépend notamment d’une bonne promotion. Céline Zufferey, jeune auteure de Sauver les meubles, exprime avec humour le choc qu’elle a ressenti lorsqu’elle a vu son texte répliqué à des centaines d’exemplaires emballés sous cellophane. Les mots claquent dans l’air et foudroient en une seconde le fantasme que certain-e-s avaient peut-être encore au fond de l’âme.

Nicolas Gary prie de l’excuser. Il se sent démoralisant – peut-être a-t-il perçu dans l’assemblée certaines faces déconfites ? Ses mots sont des sentences que certain-e-s prendraient pour « rabat-joie », mais qui sont surtout des bastingues nécessaires pour garder les pieds sur terre, car le monde littéraire est une sorte de graine de moutarde qui peut vite monter à la tête si on la consomme aveuglément. Mes précédentes expériences de pseudo-libraire dans les tranchées vertes du monopole suisse romand de la vente du livre m’ont montré quelques sombres facettes du milieu. Averti-e plutôt deux fois qu’une, je sens qu’il est temps d’aiguiser les outils nécessaires pour monter dans l’arène et jouer le jeu. Je sens surtout qu’il a sonné l’heure d’en apprendre les règles.

La parole est donnée aux différent-e-s auteur-e-s invité-e-s autour de la table. Quentin Mouron raconte non sans plaisir les heures passées chez son éditeur Oliver Morattel pour reprendre ses manuscrits avec lui pendant des heures sans manger, en dormant à peine, jusqu’à ce que l’oeuvre soit accomplie. Alexis Jenni narre avec délectation la manière avec laquelle il est passé d’écrivain raté aux refus accumulés pendant vingt ans à écrivain publié chez Gallimard et lauréat du prix Goncourt en quelques mois. Max Lobe se livre avec authenticité sur sa manière d’écrire en dépression, sur son travail de la langue présent dès les premières pages et qui a empêché son premier manuscrit d’être renvoyé à l’expéditeur. Céline Zufferey avoue l’inadmissible manque d’accompagnement pour les jeunes auteur-e-s publié-e-s chez le géant Gallimard.

Ces récits si divers engrangent en moi toutes sortes de choses. Premièrement, des questionnements : à quoi le succès tient-il ? Peut-on imaginer une recette miracle ? Un coup de dé truqué ? Ou ne s’agit-il qu’une science encore inexplorable et totalement aléatoire ? Est-ce un coup de poker dépendant du « facteur chance » que déplorent celles et ceux qui n’accèdent jamais au succès et se disent porter la poisse ? Céline parle de 2% de talent et 98% de travail. Cela suffit-il ? Qu’est-ce que ça signifie ? Le talent, le travail – et si on a du talent et qu’on travaille mal, ça compte ? Et si on travaille sans talent, ça donne quoi ? Qui choisit la justesse du texte ? Qui tranche pour dire que c’est mauvais, à améliorer ou à jeter ? Il y a-t-il une règle universelle pour produire de la littérature ? Que se passe-t-il lorsque l’on sort un manuscrit tout droit de son coeur et qu’on se prend dans la face mille portes qui claquent ? Quelle est cette chose, au fond de soi, qui nous ordonne de continuer, de s’asseoir et de réécrire, d’essayer encore et de provoquer la chance ? Qu’est-ce que c’est si ce n’est la foi en le pouvoir des mots ? (ou cet acharnement n’est-il qu’une blessure d’égo en mal de reconnaissance ?…)

Ces témoignages n’alimentent pas seulement ces questions qui demeureront sans réponses jusqu’à ce qu’on élucide les tréfonds existentiels de l’humanité, mais répondent aussi à mes interrogations sur la différence entre la personne humaine et l’écrivain-e. Ils/elles deviennent écrivain-e-s dans l’espace public lorsqu’on leur demande de raconter leurs histoires – non pas seulement celles qu’ils racontent dans leurs livres, mais surtout celle de leur succès avec son lot de mélancolie et de déceptions. Ils/elles narrent l’histoire qui a fait d’eux/elles des écrivain-e-s. Une histoire dont ils/elles ont construit la narration de toutes pièces et qu’ils/elles expriment quand on le leur demande. Ils/elles racontent qui ils/elles sont quand ils/elles écrivent. Et alors peut-on percevoir ce qui se passe lorsque l’audience rencontre en chair et en os les êtres humains qui ont un jour pris une plume et commencé leur carrière par une ligne raturée et réécrite à l’infini.

Ce sont surtout ces impressions – entre autres empreintes de conversations stimulantes – qui me restent de cette première rencontre. Ces questions, ces observations et surtout l’engouement et la passion des mots, les mêmes qui vibrent en moi depuis la nuit des temps, que j’entends résonner en écho dans le coeur de chacun-e d’entre nous, malgré les difficultés, la conversion nécessaire d’écrivain en entrepreneur, les stratégies à développer et les droits d’auteur numériques à prendre en compte… malgré les yeux levés au ciel lorsque l’on dit que l’on est écrivain-e, les « pis sinon, tu gagnes comment ta vie ? », les « cette année, la rentrée littéraire d’automne c’est 567 nouveaux titres ! », les « tu sais, c’est dur… », malgré, malgré, malgré…

Malgré, nous continuerons.

Écrit en écoutant : « Headbanger Polka » de Bugge Wesseltoft avec Schwarz et Berglund