Rencontre 3 – jeudi 6 décembre 2018

L’attachée de presse, la blogueuse et la critique littéraire

C’est dans le cadre majestueux du Musée Voltaire, ou « Les Délices », lieu de résidence de Voltaire de 1755 à 1760, que s’est tenue la troisième rencontre du programme « De l’écriture à la promotion ».

Après une visite des lieux, et l’ouverture du coffre des trésors par Flavio Borda d’Água, adjoint scientifique du Musée, sous les regards ébahis de chacune et chacun, la discussion s’est poursuivie en présence de trois intervenantes passionnées et passionnantes. France Thibault, fondatrice de l’agence COMIDEO à Paris, attachée de presse de Virginie Grimaldi, Françoise Bourdin et des éditions Nevicata et responsable des relations presse du Festival Lire en Poche ; Anne Pitteloud, journaliste culturelle et critique littéraire au Courrier de Genève ; et Valérie Dätwyler, créatrice du blog polar Sangpages.

Rapports aux médias, gestion de son image, acceptation de la critique, impact des nouveaux prescripteurs littéraires, emploi des réseaux sociaux, mais aussi devoirs de l’éditeur dans la promotion de l’auteur et fonctions de l’attachée de presse, métier encore peu répandu en Suisse romande, voici les thèmes qui ont occupé ces deux heures et demi d’échanges, clôturés en beauté par un repas aux restaurant des Tilleuls. On se retrouve en 2019 pour de nouvelles aventures !

Pourquoi faisons-nous tout ça ?

Après les premières rencontres du programme, riches en réflexions et en échanges, c’est la question qui me revient toujours, et à laquelle je n’ai pas de réponse.

On nous l’a dit, répété, le domaine du livre est en crise. La durée de vie d’un ouvrage en librairie est comparable à celle d’un papillon voletant hors de sa chrysalide. Nos écrits sont des produis qui doivent trouver un moyen de se démarquer de la masse d’ouvrages imprimés chaque année. Tous les acteurs de la profession sont sous pression : éditeurs, journalistes, libraires, ils se battent tous pour faire exister le livre aussi longtemps que possible, magnifique objet anachronique au temps des écrans et des nouvelles technologies.

Et au milieu de tout ça, nous écrivons.

Malgré les difficultés, il est aussi touchant qu’incroyable de voir cette passion qui anime tous les acteurs de cette grande chaîne. Nous croyons au livre comme moyen privilégié d’entrer en résonnance avec soi-même, de questionner le monde qui nous entoure, ou, à l’inverse, de s’en évader.

Au fil des rencontres, les discussions apportent autant de questions et de doutes, me renvoyant à la même impasse : pourquoi faisons-nous tout ça, vraiment ? Qu’est-ce qui nous fait penser que nous arriverons à tirer nos pages de ce grand jeu ? En entendant mes pairs évoquer ce métier, j’ai réalisé que nous partageons tous des doutes similaires, qu’on soit primo-romancier, prix Goncourt ou best-seller. Peut-être parce que nous ne savons pas vraiment après quoi nous courons. Quand serons-nous satisfaits, quand aurons-nous atteint notre but ? Quand nous aurons été publiés, quand nous aurons un public, les fleurs de la critique, un prix prestigieux ? Aucune de ces réponses ne semble être la bonne.

Pourquoi faisons-nous ça ? Personne ne semble le savoir. Nous n’en savons rien, nous sommes sans doute complètement fous d’essayer et d’y croire. Et pourtant, contre toute raison, contre toute attente, nous écrivons.

Le bateau file sur sa ligne imaginaire, brisant la frontière futile, avec classe, dans un après-midi ensoleillé. Violette a pris soin d’enregistrer pour moi la troisième rencontre de notre équipe de chercheurs de réponses. Sur le bateau, j’écoute leurs échanges auxquels j’aurais dû prendre part. Un impératif familial m’a empêché d’y participer. Convoqués par la magie du numérique sur le bateau qui croise en eaux lémaniques entre Lausanne et Thonon, les chercheurs de réponses débattent avec trois professionnelles des médias, journaliste, blogueuse et attachée de presse.

L’écoute passive de leurs échanges me permet de tirer des lignes de force et de me dégager un peu de la confusion euphorique et inquiète qui me prend parfois au sortir de nos rencontres. Tant de questions, tant de réponses possibles, tant de doutes.

Il est question aujourd’hui de rôle, me semble-t-il. De rôle et de place. La place de l’auteur, le rôle de l’éditeur, face à la presse, face aux médias. De ligne et de frontière aussi. De la tradition française, de la tradition romande. De conventions et de choses à ne pas faire. Comment l’auteur se retrouve parfois otage de la bonne volonté, ou non, de son éditeur, à assurer sa visibilité auprès des médias. Comment l’auteur est encouragé, voir poussé à animer lui-même sa promotion, tout en étant découragé de contacter lui-même la presse. Comment l’éditeur peut valoriser ou occulter une œuvre, laissant son auteur au dépourvu, tiraillé entre des injonctions contradictoires. La traversée me laisse songeuse mais riche de pistes à explorer.

Au voyage de retour, la nuit est tombée entre les deux rives du lac. Sur le quai, un bateau m’attend. ll n’est pas encore l’heure. Il gèle. Un employé me fait signe de monter. Nous partons en avance, étrangement. Il n’y a que deux passagers. Derrière moi, les membres d’équipage mettent le couvert pour leur repas du soir. L’un d’eux me regarde et me lance : « C’est un trajet de service ici. Vous ne devriez pas être là. » L’autre, celui qui m’a laissée monter lui dit : « Laisse, qu’est-ce que ça peut faire ? » Son collègue hausse les épaules. Étrange voyage que celui-ci : je suis de passage, un peu clandestine, un peu par hasard, accueillie malgré tout, dans la traversée nocturne. Je contemple le scintillement des lumières qui magnifient la rive du lac noir et je me dis que je ressens la même chose dans cette aventure de chercheurs de réponses : quel étrange voyage que celui-ci, où l’on ne connaît pas sa place. Mais quel beau voyage.