Rencontre 5 – mardi 5 mars 2019La Maison d’Ailleurs, Yverdon-les-Bains

La libraire et le diffuseur

C’est à la Maison d’Ailleurs à Yverdon-les-Bains que s’est déroulée la 5e et avant-dernière rencontre du programme « De l’écriture à la promotion ». Après une visite guidée de « l’expo dont vous êtes le héros » par Marc Atallah, directeur du musée, qui a rappelé l’importance du jeu dans l’histoire de l’humanité, nos jeunes plumes se sont retrouvées à l’espace Jules Verne, pour une discussion en compagnie de Jean-Baptiste Dufour, directeur de Servidis et Céline Besson, directrice de la librairie l’Etage à Yverdon. Rien de plus logique que d’associer le diffuseur et la libraire, puisque le premier fait le lien entre l’éditeur et ceux en charge de vendre le produit fini. Chacun a expliqué son métier, son rôle dans le circuit du livre, son rapport aux auteurs et aux autres acteurs du secteur; chacun a exposé les difficultés de son activité, les petites tensions et éventuels conflits d’intérêt ; chacun a rappelé que l’on ne travaillait pas dans le milieu du livre pour gagner (trop) d’argent…Un consensus s’est élevé sur l’importance de la librairie indépendante, sur l’attachement à sa librairie où l’on vient pour être surpris, pour être conseillé, pour rencontrer un auteur et lui faire signer son dernier ouvrage. Pas de panique, Céline Besson n’est pas inquiète : les ventes sont bonnes, Amazon ne lui fait pas tant d’ombre. Elle reconnait toutefois le besoin pour les librairies de proposer de nouveaux formats et de nouvelles activités, tant pour mettre en valeur les auteurs que pour amener les lecteurs à franchir le seuil de sa librairie. Prochaine et ultime rencontre, au salon du livre de Genève, où il s’agira de parcours d’auteurs, de défense de ses droits, de place de la femme dans le monde du livre et de l’utilité d’avoir un agent à ses côtés…

Depuis que j’ai connu la magie que contient un livre, je n’ai eu qu’une envie : participer moi aussi à ce prodige, créer des mondes, des personnes et des aventures. Pendant longtemps, je n’ai pas osé, ne me suis pas donné les moyens de le faire. J’avais probablement trop peur d’échouer. Et puis une petite voix est arrivée et elle a tout emporté. Elle m’a guidée au travers des embûches et des joies qui ponctuent le travail de rédaction d’un roman. Ainsi j’ai vu mon rêve d’enfant accompli et pu prétendre à une place au sein du programme concocté par la Fondation pour l’Écrit. L’espoir si timidement esquissé dans ma tête de fillette gonfle et explose en mille rencontres plus inattendues les unes que les autres.

Toutes les questions que je me posais au sujet de ce métier résonnent en écho chez mes collègues, nous recevons quelques réponses qui soulèvent d’autres interrogations.

Nous constatons que l’auteur* est le pivot central du succès de son texte, que s’il ne fait pas d’effort pour représenter son travail auprès des acteurs de la chaîne du livre, tout talentueux qu’il puisse être, ses mots n’atteindront pas leur lectorat. Nous apprenons les spécificités de la scène littéraire romande par rapport à sa grande sœur française. Aujourd’hui l’écrivain ne peut plus n’être qu’un seul nom sur un ouvrage, il doit se créer un personnage, se montrer pour espérer faire exister son œuvre. De quoi douter de ce choix de carrière, parfois, bien que la passion soit la plus forte. J’ai le sentiment d’être mieux préparée pour la présentation d’un deuxième roman, de moins me lancer à l’aveuglette.

Un point fort de ces rencontres pour moi reste la cohésion et l’amitié qui a éclos entre nous dix. La sauce a pris immédiatement, nous n’avons pas souffert de décalage malgré nos parcours et expériences différents. La chaleur des échanges et la bienveillance des animatrices et intervenants rajoute au plaisir de ces rendez-vous.

*Le masculin est utilisé en guise de neutre, incluant toutes les sensibilités.

Je vais vous dire. Ces réunions d’auteurs en herbe à la découverte du « métier », à la rencontre de journalistes, éditeurs et écrivains, c’est particulier. Je dirais que c’est peut-être vain. Oh et surtout que ça n’est pas si lisse et poli que mes camarades veulent bien l’écrire. Ah ça non! Imaginez autre chose, je vous le dis! J’ai maintenant participé à cinq de ces réunions habilement organisées par Delphine, qui va manquer, et ai suffisamment de recul pour vous dire ce qu’il en est vraiment.

Prenez le tableau « La Cène » de Leonard de Vinci, et voyez ces Apôtres émus par l’annonce de Jésus qui leur avoue qu’il a, pour simplifier, découvert le pot aux roses. Quel cirque! Regardez-les! Quels efforts pour paraître désintéressés et innocents! Un vrai festival de mains propres. Il y a André, paumes levées, blanc comme neige. Il y a Jean, jeune et fragile, qui ne peut retenir sa tristesse à l’idée d’être accusé de quoi que ce soit. Et Philippe, insupportable de théâtralité, debout pour clamer sa pureté! Et Matthieu, et Thaddée, et Simon, mains dépliées, ahuris devant l’éventualité d’une trahison! Et bien il en va de même, quelque part, lorsque vous réunissez une dizaine d’auteurs autour d’une table. On croirait que Jésus vient d’annoncer à ses auteurs « je sais que l’un d’entre vous espère réussir en littérature… et que cela signifie qu’il désire obtenir meilleurs prix, bourses et éloges que tous les autres… ». Et redoublent alors les postures, courbettes et inclinaisons de la tête pour sauver la face et se montrer sous son meilleur jour : aucunement envieux, jamais traître, toujours vertueux… gendre idéal, quoi!

Tout ceci parce que les auteurs sont ce qu’ils sont : fourbes et égocentriques, forcément. On est fourbe car on cache notre jeu, dissimule, use de suspens, s’amuse. Et, si on écrit, c’est qu’on se croit intéressant! Inutile de se cacher, même derrière cette catastrophique timidité qu’on brandit comme une preuve de notre délicatesse. On veut des prix ou des médailles, des bourses, son nom sur une couverture, prestigieuse si possible, et même des lecteurs! Des lecteurs! Quel toupet… Et, oh oui, je sais, il y a toujours des exceptions, mais autorisez moi leur éviction de ce texte jusqu’au-boutiste.

Et franchement, on sait bien qu’il n’y a pas une place sous le soleil littéraire pour chacun des dix hurluberlus que nous sommes. Qu’il n’y a qu’une bourse cantonale par année. Ils n’ont cessé de nous le dire, tous, les intervenants, les organisateurs, d’essayer de nous convaincre qu’il faut jouer des coudes. Alors j’ai parfois le sentiment qu’on en fait trop pour être tout à fait honnêtes. On se donne conseils, recommandations, trucs et astuces, mais on en garde toujours un peu pour soi. J’me dis que, finalement, c’est peut-être Judas qui a raison. Ce bougre a l’air de dire « bien sûr », pognon en main. Il n’a peut-être pas d’auréole mais au moins sa franchise l’honore. Il semble leur répondre que oui, il vise le Goncourt, ou le Flore, ou au moins un prix cantonal, ou même celui de son bled, une bourse, un carré dans la feuille de chou locale, quelque chose. Il assume. Et tous les autres devraient peut-être en faire de même autour de la table. Il n’y a guère que Jacques Le Mineur (qui ressemble à s’y méprendre à Quentin Mouron) qui persistera à prétendre qu’il n’est pas intéressé par les prix littéraires, mais tout le monde saura que c’est faux.

Voilà pourquoi je ne crois pas que des auteurs, même débutants, même mauvais, même bons perdants, puissent se réunir autour d’une table et échanger tout à fait sincèrement. Oh il est possible de rire ensemble, de s’intéresser à tel ou tel témoignage, de s’étonner de la quantité de nourriture servie dans un restaurant, de s’entraider vaguement, de s’écharper sur le féminisme ou l’amour, et même de s’apprécier, et croyez bien qu’on l’a fait et qu’on y a pris un certain plaisir, mais ça s’arrête là. On ne parle pas du reste. On ne parle presque pas d’écriture. Et tant mieux!

Comprenez-moi bien : si ces rencontres me semblent parfois vaines, elles ne sont pas désagréables pour autant. Loin de là! Cette affaire s’apparente simplement au théâtre peint par de Vinci, qui lui-même a cédé aux trompettes de l’égo en ayant dessiné Thaddée à sa propre effigie. Car l’égo est de toutes les fêtes, et davantage encore de celles entre écrivains. Pensez à Chessex! Aux bisbilles autour d’Hemingway! Et à tous les autres! Et c’est bien heureux, ça donne parfois de grands livres. La véritable amitié entre écrivains est simplement très rare, je crois.

Personnellement, j’ai bel espoir d’en vivre une, mais c’est une autre histoire.

Allez, j’en termine… Jésus ou Judas, à vous de juger.